L’émotion : un poison ou une force dans le management ?

Dans mon parcours professionnel, j’ai eu la chance de côtoyer de grands chefs d’entreprise et des mentors remarquables. Tous avaient beaucoup à transmettre, mais leurs approches étaient parfois diamétralement opposées sur une question essentielle : quelle place accorder à l’émotion dans le management et, surtout, dans la prise de décision ?


J’ai ainsi observé deux grandes écoles : 


La première école parle de l’émotion comme une faiblesse dont le manager doit, autant que possible, s’affranchir. Pour cette école, l’émotion risque d’éloigner le manager de la raison, de l’enfermer dans la peur, de transformer son empathie en excuse, de nourrir l’indécision ou encore de créer une familiarité incompatible avec la distance nécessaire à l’exercice de certaines responsabilités. L’émotion présenterait trop de contraintes négatives dans le milieu professionnel où l’on ne vient pas chercher des amis, encore moins une famille. Tout le monde a signé un contrat et il faut que chacun l’honore. Ces managers/leaders ont tous obtenu des résultats remarquables. Difficile de leur donner tort tant leurs performances respectives parlent pour eux et, pour certains, leurs méthodes ont fait l’objet d’études de cas dans certaines universités. Il serait donc trop facile de balayer cette approche au seul motif qu’elle paraît dure. Dans certaines circonstances, la capacité à prendre de la distance et à décider malgré l’inconfort constitue précisément l’une des qualités essentielles du dirigeant. Ici, le principe semble assez simple : l’entreprise n’est ni une famille ni un cercle d’amis. Chacun a accepté une responsabilité, chacun doit l’assumer et la performance demeure le juge de paix.


La deuxième école parle de l’émotion comme un outil d’amélioration du management, particulièrement dans la prise de décision, prenant le contrepied total de la première école. Elle considère que l’émotion, lorsqu’elle est comprise et maîtrisée, peut devenir un puissant outil de management. Pour ces leaders/managers, ce n’est pas l’émotion qui pose problème, mais son usage et la confusion que certains amènent dans le débat. Pour eux, les managers/leaders ont une responsabilité majeure dans la gestion de l’entreprise : créer un environnement sain, performant et exigeant, permettant à tous les employés de donner le meilleur d’eux-mêmes. Pour eux, les résultats sont une conséquence d’une implication continue et efficace des différentes équipes au sein de l’entreprise. 


Ils reconnaissent que les managers ne gèrent pas des robots. Une entreprise fonctionne avec des femmes et des hommes qui réfléchissent, doutent, espèrent, s’engagent, se découragent parfois, proposent, contestent et se dépassent. Des êtres émotionnels faits de chair et de sang, et dotés d’un esprit critique et rationnel qui leur permet de faire la part des choses. Un principe qui guide cette école est que le manager ne peut pas prétendre créer cet environnement sans consulter son équipe, sans prendre en considération les opinions et avis exprimés sur la bonne marche de l’entreprise. Dans cette perspective, écouter ses équipes, comprendre leurs réactions et prendre en considération leurs opinions ne signifie ni renoncer à son autorité ni leur transférer la décision.


De mes différentes lectures sur le management et le leadership, j’ai réalisé que ce débat passionnant ne sera probablement jamais tranché de manière définitive, chaque auteur prenant soin de présenter les avantages et les limites de chaque approche, laissant à chaque personne le soin de se positionner selon sa propre sensibilité. Mais ces auteurs m’ont permis de me reconnecter à un conseil que j’ai reçu d’un grand patron, fondateur d’un grand groupe bancaire qui, peu après ma nomination comme Directeur Général Adjoint, m’avait dit : « Si tu veux grandir en tant que leader, reconnais tes émotions, mais ne te laisse pas contrôler par elles. Tu n’es pas là pour plaire, mais pour obtenir des résultats, guider et inspirer. » Ces paroles continuent de me guider et de m’inspirer chaque jour dans mon propre parcours professionnel. Merci, Claus-Peter Zeitinger. 


Une analyse plus approfondie de ces deux écoles montre que la première ne supprime jamais réellement l’émotion : elle cherche surtout à empêcher qu’elle altère le jugement. La seconde ne préconise pas davantage de « décider avec ses émotions » : elle considère plutôt que comprendre les émotions, les siennes et celles des autres, fournit une information utile au manager. En d’autres termes, l’émotion est une donnée ; elle ne doit pas devenir le décideur. 


Le vrai clivage n’est probablement pas « émotion ou raison », mais émotion subie versus émotion maîtrisée. En effet, un manager peut être empathique tout en étant extrêmement exigeant. Oui : écouter n’implique pas d’accepter ; comprendre n’implique pas d’excuser ; consulter n’implique pas de renoncer à décider ; être gentil ne signifie pas être faible ; créer de la proximité n’oblige pas à supprimer la distance managériale.


C’est probablement là que se situe, à mes yeux, le véritable enjeu. L’émotion dans le management n’est ni un poison ni une force en soi. Elle devient un poison lorsqu’elle gouverne le manager ; elle devient une force lorsqu’il sait la reconnaître, la comprendre et la maîtriser. 

Mais si l’émotion ne doit pas devenir le décideur, faut-il pour autant l’ignorer ? Je ne le pense pas. Elle peut être comprise comme une composante de notre système de raisonnement et, par conséquent, de notre pratique managériale. Elle peut agir comme un « early warning system », capable de capter des signaux avant même que la raison ne les ait pleinement analysés. Mais un signal n’est pas nécessairement une vérité : il doit être interrogé et confronté aux faits. Pour un manager, ces signaux constituent des données précieuses : un malaise face à une décision pourtant rationnelle, une tension inhabituelle dans une équipe, une hésitation devant un recrutement ou, au contraire, une confiance difficile à expliquer immédiatement. Dès lors, comment transformer ces signaux en informations utiles sans leur abandonner le contrôle de la décision ?

C’est ici que la maturité managériale, sur cette question de l’émotion, joue un rôle important. Je résume cette pratique par un principe que j’appelle le CIDE :

  • C - Confronter les émotions aux faits pour réduire le caractère arbitraire ;
  • I - Intégrer les émotions au processus de décision sans leur en abandonner le contrôle ;
  • D - Décoder ce qu’elles révèlent et distinguer le signal utile du bruit émotionnel ;
  • E - Écouter les signaux qu’elles nous envoient sans les confondre avec des vérités.

C’est peut-être ce qui distingue les leaders qui semblent les plus détachés émotionnellement : non pas une absence d’émotions, mais une connaissance suffisamment fine de celles-ci pour les décoder, les canaliser et les transformer en information utile. Dans cette approche, l’émotion n’est donc ni la destination ni la décision. Elle est un signal, parfois un catalyseur, que le manager apprend à intégrer à son jugement pour mieux décider, mieux comprendre les autres et, finalement, mieux diriger.

Manager exige à la fois suffisamment de distance pour prendre des décisions difficiles et suffisamment d’humanité pour comprendre ceux qui devront les mettre en œuvre. Le leadership n’est donc peut-être pas l’art de manager sans émotion. C’est probablement l’art de rester profondément humain sans jamais abandonner la responsabilité de décider.

Et vous, quelle place accordez-vous à l’émotion dans votre pratique managériale ? Les meilleurs leaders que vous avez côtoyés cherchaient-ils à la mettre à distance, à la maîtriser ou à l’utiliser comme une information supplémentaire dans leur prise de décision ? Je serais particulièrement intéressé par vos expériences. À vos claviers !


Commentaires

  1. Merci bcp Hugues 🙏🏽 Ton article renforce l’importance accordée à l’intelligence émotionnelle et à l’humanité dans les postes de haut management. Les émotions ne sont pas nos ennemis tant que nous les acceptons tout en les contrôlant (et non l’inverse) 👌🏽

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  2. J’ai la même analyse du stress : il n’est pas nécessairement notre ennemi. Bien maîtrisé, il peut devenir un moteur qui nous pousse à agir, à nous dépasser et à grandir. Mais lorsqu’il est mal géré ou devient excessif, il peut nous épuiser et nous fragiliser.

    Ami Ravelomanana

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  3. C'est un sujet très intéressant dans et pour la conduite des équipes en tant que Manager/Leader. En fait, partant du CIDE dont je trouve des similitudes avec la gestion de l'intelligence émotionnelle, à mon humble avis, le caractère égocentrique de pas mal des managers est lié à leurs émotions. Des décisions importantes sont prises à la hâte sous l'effet des émotions. Quand bien même, leur regret à la suite n'est pas manifeste mais remarqué.
    Ce sujet devait faire parti d'une conférence et d'une session de partage d'expériences entre haut manager pour réfléchir sur les éléments déclencheurs d'une mauvaise gestion d'émotion.

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  4. Bel article Hugues. L'émotion ne doit pas contrôler le Manager. En revanche, elle doit être contrôlée et gérée par ce dernier.

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  5. Ne nous laissons pas conduire par nos émotions .mais les maîtriser et opter pour une décision juste et raisonnable et equitable

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  6. Très intéressant...
    Je serais curieux d’avoir ton regard sur ce qui explique cette différence. Et aussi... Quelle place donner aux émotions et aux attentes des personnes que l’on dirige, dans la manière dont elles reçoivent notre leadership ? Ce va-et-vient me paraît particulièrement intéressant : ce que nous exprimons suscite une réaction chez elles, et cette réaction influence à son tour notre façon de diriger. Émotion comme input mais aussi output...

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  7. Très un intéressant comme sujet , car reconnaître ce qui est parfois considéré comme une faiblesse et capitaliser cela dans la prise des décisions est très louable , merci bcp mon frère Hugues, le boss

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  8. Merci beaucoup ,parvenir à dompter ses émotions.

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  9. Merci Hugues pour cette analyse si profonde et tellement juste sur un sujet essentiel dans notre rôle de manager. Je suis tout à fait alignée avec toi.
    On le sait le leadership, c’est d’abord l’art de manager ses propres émotions. Les mots que nous choisissons, nos actes et la manière dont nous réagissons façonnent non seulement notre relation avec les autres, mais aussi notre relation avec nous-mêmes.
    Et si je devais nommer le meilleur manager que j’ai la chance de côtoyer, je le définirais par un mot : SIDE — une personne à mes côtés, mais toujours avec la juste distance.
    S – Se connaître : reconnaître ses émotions et comprendre ce qu’elles nous disent.
    I – Intégrer : les intégrer comme une information, jamais comme un pilote.
    D – Distance juste : rester proche sans se laisser envahir, et savoir prendre du recul lorsque c’est nécessaire.
    E – Être humain : écouter, comprendre et rester profondément humain, même lorsqu’il faut prendre des décisions difficiles.
    Ce que j’apprécie particulièrement chez ce manager, c’est cette capacité à rester calme sans être distant, humain sans être dans l’affect, et proche sans perdre la juste distance.
    Au fond, peut-être que le leadership consiste justement à trouver cet équilibre : être suffisamment proche pour comprendre, suffisamment distant pour décider, et suffisamment humain pour ne jamais oublier que derrière chaque décision, il y a des personnes.
    HariR

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  10. Je souhaite aller plus loin dans mon témoignage en apportant un constat vécu : la pratique actuelle du management tend malheureusement à s'éloigner de cette exigence d'émotion maitrisée. On observe de plus en plus le glissement vers une émotion déléguée, à l'image d'un manager qui laisse son entourage proche dicter sa relation avec ses collaborateurs. Dans cette configuration, il ne décide : il répercute. Il cesse de confronter ses ressentis aux faits pour leur substituer le jugement de tiers. Or le texte rappelle avec justesse une vérité essentielle que la tendance actuelle oublie trop souvent : l'émotion est une donnée, pas un décideur. Si l'émotion doit éclairer la décision, elle doit au moins être la sienne, identifiée, comprise, et maitrisée, et en aucun cas celle d'un entourage qui s'exprime à sa place. L'écart entre la réalité du terrain et cette posture idéale produit des effets extrêmement délétères : Sentiment d'injustice et dégradation du climat de travail, installation d'un jeu politique fondé sur la proximité et dépendance envers un cercle restreint. En déléguant implicitement son jugement à son cercle d'influence, le manager ne pilote plus : il rapporte. À l'inverse des dérivations actuelles, manager consiste précisément à assumer la pleine responsabilité de ses choix.

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  11. Je pense qu’il faut justement se placer entre les deux : ne pas laisser les émotions décider à notre place, mais ne pas non plus les ignorer. Les écouter, les décoder et les confronter aux faits permet de garder la juste distance tout en restant profondément humain.

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  12. C'est la maitrise de ses emotions et la compréhension de celles des autres qui en fait une force dans le management.

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