RDC : 66 ans après l’indépendance, passer de la croissance extractive à la souveraineté économique - Le NER SEREIN comme notre véritable défi générationnel.

Ces dernières années, j’ai été confronté aux critiques les plus difficiles sur la trajectoire socio-économique de mon cher et beau pays la République Démocratique du Congo depuis son accès à l’indépendance. Il est souvent difficile de réfuter les arguments mis sur la table, mais ce sang congolais refuse toujours d’abandonner (ce côté naïf qui nous empêche de baisser les bras et qui nous appelle à continuer de nous battre pour le pays du Fimbu). 

Mais la réalité est implacable. Soixante-six ans après l’indépendance, le paradoxe congolais demeure saisissant : un pays doté de ressources naturelles exceptionnelles, mais qui n’a pas encore réussi à convertir durablement cette richesse en prospérité, en emplois, en amélioration du niveau de vie et en paradis sur terre pour sa population. Cette mission n’est pas impossible.

Plusieurs économistes et analystes se sont déjà penchés sur la question et j’ai eu la chance de recevoir récemment une analyse fine produite par Alexandre Nshue M. Mokime (que je remercie), qui montre assez clairement ces écarts. Selon les données de la Banque mondiale, exprimées en dollars constants de 2010, le PIB réel par habitant de la RDC est passé d’environ 1 303 USD en 1960 à seulement 554 USD en 2024. Autrement dit, malgré le retour d’une croissance soutenue depuis le début des années 2000, le Congolais moyen dispose encore d’un niveau de production réelle par habitant très inférieur à celui observé au moment de l’indépendance, alors que la plupart des pays qui se situaient à des niveaux comparables en 1960 ont considérablement progressé.  La RDC apparaît ainsi comme un cas où croissance économique et développement économique ont trop souvent suivi des trajectoires différentes.

De cette analyse de la situation de la RDC, je retiens 4 implications majeures: 

  1. Le premier enseignement est que la croissance ne suffit pas. Certes, depuis 2002, la RDC a enregistré plus de deux décennies de croissance presque ininterrompue et, sur 2002-2024, une croissance moyenne supérieure à celle de l’Afrique subsaharienne. Mais la pauvreté demeure massive et les progrès sociaux insuffisants. La Banque Mondiale estime encore à 72,9 % la part de la population sous le seuil de 2,15 USD/jour dans sa fiche CPIA 2024. Le problème est donc moins l’absence de croissance que sa qualité, sa composition et sa capacité de diffusion dans l’économie réelle; 

  1. La deuxième implication concerne la structure productive. La structure productive congolaise reste profondément marquée par les activités extractives et insuffisamment par la transformation manufacturière. Malgré la forte progression de la production minière, les chaînes de transformation locale, l’industrie manufacturière et les emplois productifs n’ont pas progressé dans des proportions comparables. À titre d’illustration, la Corée du Sud, qui figurait elle aussi parmi les économies à faible revenu au début des années 1960, a porté la contribution de son industrie, construction comprise, à 33,9 % de son PIB. Le recul historique du tissu industriel demeure néanmoins spectaculaire : les estimations citées par les autorités en 2019 faisaient état d’environ 9 000 entreprises industrielles au moment de l’indépendance contre quelque 500 plusieurs décennies plus tard. Le recensement industriel de 2025 fait désormais état de 1 226 unités industrielles identifiées, signe d’un redressement encourageant, mais encore très insuffisant au regard de la taille, de la population et du potentiel économique du pays. La RDC produit donc davantage de minerais sans avoir suffisamment développé les chaînes de transformation, les industries locales et les emplois productifs qui devraient accompagner cette richesse;

  1. La troisième implication est celle de la dépendance économique et financière. L’économie reste fortement tributaire des capitaux étrangers, des importations alimentaires et manufacturières et de la conjoncture internationale des matières premières. Certains analystes parlent d’une économie de la chance, fluctuant au gré des évolutions exogènes. Cette dépendance signifie que la souveraineté politique acquise en 1960 n’a pas encore été pleinement complétée par une souveraineté productive et financière. L’indépendance économique ne signifie évidemment pas l’autarcie : elle signifie plutôt la capacité d’un pays à mobiliser son épargne, financer ses entrepreneurs, produire une part croissante de ce qu’il consomme, transformer ce qu’il extrait et exporter davantage de valeur ajoutée;

  1. La quatrième implication est celle de la transformation économique qui doit être systémique plutôt que sectorielle. Le retard congolais n’est pas uniquement économique. Il est également institutionnel. Instabilité politique et sécuritaire, faiblesse de la gouvernance, insuffisance des infrastructures, sous-investissement dans le capital humain, faible pénétration technologique et difficultés du climat des affaires se renforcent mutuellement. Cercle vicieux particulièrement destructeur.

Oui, l'environnement économique congolais actuel est complexe, mais ce n’est pas une fatalité. Cette trajectoire peut changer drastiquement si les bonnes décisions sont prises. La liste des recommandations est longue, mais je la résume en cinq orientations majeures: 

  1. Restaurer la primauté de la gouvernance et des institutions. Je me souviens encore d’une interpellation particulièrement directe de l’économiste Jeffrey Sachs sur la qualité de notre gouvernance en marge du Pré-Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires à Rome en juillet 2021: “What’s wrong with you? Why don’t you govern yourselves properly?”. La sécurité, la stabilité des règles, la lutte réelle et efficace contre la corruption, l’efficacité de l’administration et la crédibilité de la « Justice » doivent être considérées comme des infrastructures économiques au même titre que les routes ou l’électricité. Sans confiance institutionnelle, le capital restera cher, court et hésitant. Le renforcement des institutions et l’amélioration de la conduite des politiques publiques doivent être au premier rang des réformes; 

  1. Engager une véritable politique de transformation productive. Le pays devrait sélectionner quelques chaînes de valeur prioritaires (agriculture et agro-industrie, mines et transformation locale, énergie, matériaux de construction, industrie légère et économie numérique) et concentrer sur elles infrastructures, fiscalité incitative, formation professionnelle, financement et politique commerciale. L’objectif doit être de passer progressivement du modèle « extraire-exporter-importer » à celui de « produire-transformer-exporter »; 

  1. Faire du système financier un instrument de transformation. La souveraineté économique nécessite une mobilisation beaucoup plus importante de l’épargne nationale et son orientation vers l’investissement productif. Banques, institutions de microfinance, assurances, caisse de sécurité sociale et investisseurs institutionnels doivent contribuer davantage au financement des PME, de l’agriculture, de l’industrie et des infrastructures (la mise en place d’un marché de capitaux profond et dynamique est une condition sine qua non, les démarches actuelles dans ce sens sont une excellente nouvelle). L’enjeu n’est pas de remplacer les capitaux étrangers, mais de les compléter par un capital domestique suffisamment puissant pour permettre aux Congolais de devenir eux-mêmes propriétaires d’une part croissante de leur économie; 

  1. Investir massivement dans l’homme, les infrastructures et la technologie. L’électricité, les corridors routiers et ferroviaires (Le corridor de Lobito est une réelle opportunité sur laquelle le pays peut capitaliser, à condition de le penser réellement comme un instrument de transformation économique et d’accélérateur), la logistique, Internet, l’éducation technique, la santé et les compétences numériques doivent devenir des priorités d’investissement. Il faut absolument garantir l’accès à l’énergie, améliorer la connectivité physique et virtuelle des provinces et développer les chaînes logistiques; 

  1. Construire une véritable classe d’entrepreneurs et d’investisseurs nationaux. C’est probablement le chantier le plus déterminant à long terme. Une économie ne devient pas souveraine uniquement parce que l’État contrôle ses ressources ; elle le devient lorsqu’un tissu dense de PME/PMI et de grandes entreprises nationales est capable d’investir, d’innover, d’employer, d’exporter et de se projeter sur les marchés africains. L’expérience nigériane constitue à cet égard une référence intéressante. Sous la présidence d’Olusegun Obasanjo, le Nigeria a notamment renforcé les politiques de contenu local, engagé d’importantes réformes du secteur privé et financier et posé les bases de l’émergence de groupes nationaux capables de se projeter à l’échelle africaine. Sans reproduire mécaniquement ce modèle, la RDC peut en tirer des enseignements pour favoriser l’émergence de ses propres champions nationaux.

Non, la RDC n’est pas condamnée par son histoire. Au contraire, l’écart accumulé depuis 1960 montre l’ampleur du potentiel encore inexploité. Mais les mêmes politiques produiront difficilement des résultats différents. Le pays doit désormais substituer à la logique de rente une logique de production, à la dépendance une logique de capacité nationale et à la croissance tirée principalement par les ressources naturelles une croissance fondée sur la productivité, l’investissement, l’innovation et l’entrepreneuriat.

Certains me posent la question de savoir si la RDC dispose du capital humain pour piloter cette transformation. Je leur dis toujours, m’appuyant sur le concept proposé par Eric Ntumba: Yes, DRC HAS TALENTS. Mon propos n’est pas de juger ni de désigner des coupables. Il consiste à regarder lucidement les résultats obtenus depuis plus de six décennies et à nous demander collectivement pourquoi un pays disposant d’autant d’atouts peine encore à transformer son potentiel en prospérité partagée. La gouvernance ne concerne d’ailleurs pas uniquement le Gouvernement : elle interpelle l’État, les institutions, le secteur privé, la société civile, les intellectuels et chacun d’entre nous. La diaspora a ici un rôle déterminant à jouer. En effet, les talents de l’intérieur connaissent les réalités quotidiennes du pays, tandis que ceux de la diaspora apportent expériences internationales, réseaux, technologies, compétences et capitaux (vice-versa). Le véritable enjeu est de créer des ponts entre ces deux forces afin qu’elles investissent, entreprennent, transmettent leurs compétences et participent ensemble à la construction d’institutions et d’entreprises plus performantes.

Cette transformation doit aussi être générationnelle. La jeunesse congolaise ne doit plus être considérée uniquement comme l’avenir du pays : elle doit devenir une force du présent. Nos jeunes entrepreneurs, ingénieurs, financiers, chercheurs, agriculteurs, créateurs et futurs dirigeants peuvent réussir là où leurs aînés ont parfois échoué ou posé les bases, à condition de créer un environnement macroéconomique sain qui puisse leur faciliter l’accès au financement, à la formation et surtout au droit d’essayer et à l’innovation afin de bousculer certaines pratiques établies. Cette transformation concerne également les leaders religieux, dont l’influence sur la société congolaise est considérable. Au-delà du message spirituel, nos églises et communautés religieuses peuvent davantage intégrer dans leurs enseignements la responsabilité individuelle et collective, l’éthique du travail, l’intégrité, l’entrepreneuriat, l’éducation financière, la création de richesse productive et le sens du bien commun. Une transformation économique durable exige également une transformation des mentalités : nous devons progressivement passer d’une culture de consommation et de rente à une culture de production, d’investissement, d’innovation et de responsabilité.

Ma réponse, je la résume en cet acronyme:  « NER SEREIN » pour vivre enfin la réalité plutôt que célébrer éternellement le potentiel. Le NER représente trois infrastructures fondamentales : 

  • N – Nourriture : Focus sur l’agriculture et l'agro-industrie pour atteindre progressivement l’autosuffisance alimentaire et développer une véritable économie de transformation où la valeur ajoutée est réalisée sur l’ensemble du territoire national;

  • E – Énergie : Développer un mix-énergétique indispensable à toute industrialisation à taille humaine. Ce n’est pas le potentiel qui manque;  

  • R – Routes : Faciliter la libre circulation des personnes et de leurs biens. Aux routes il faudra associer les infrastructures ferroviaires, fluviales, lacustres et logistiques, pour interconnecter les territoires, les villes, les producteurs et les marchés. 

Ces trois fondations doivent produire les externalités positives pour investir massivement dans le SEREIN : S (Santé), E (Éducation), R (Recherche & Développement), E (Emplois), I (Ingénierie et innovation) et  N (Numérique, notamment la digitalisation de l’économie et des services publics ainsi que les paiements digitaux). Voilà peut-être le véritable défi de notre génération : que la RDC cesse d’être seulement présentée comme un “scandale géologique” ou un pays au “potentiel immense”, pour devenir une puissance économique dont la richesse se mesure dans l’assiette des Congolais, l’électricité disponible, les routes qui relient le pays, les entreprises créées, les emplois générés, les technologies développées et le niveau de vie des ménages. Le potentiel ne suffit plus. Il est temps de le transformer en réalité.

La réussite du NER SEREIN suppose enfin un préalable fondamental : continuer à construire une véritable Nation autour d’un destin commun. Dans un pays-continent aussi vaste et divers que la RDC, notre diversité culturelle, linguistique, territoriale et régionale doit devenir une force plutôt qu’un facteur de division. Cela exige de faire progressivement prévaloir l’intérêt national sur les appartenances ethniques, régionales, politiques ou communautaires, de renforcer la confiance dans les institutions, de promouvoir le mérite et de bâtir un consensus durable autour de quelques grandes priorités nationales capables de survivre aux alternances politiques. Tata bo Moko, Maman bo Moko, Ekolo bo Moko!

L’objectif des prochaines décennies devrait ainsi pouvoir se résumer en une ambition collective : transformer les richesses du sous-sol en richesses dans les entreprises, les infrastructures, les compétences et, finalement, dans les ménages congolais. C’est à cette condition que l’indépendance politique de 1960 pourra progressivement devenir une véritable indépendance économique et financière. Vivement la construction d’un véritable Plan Emergence RDC - Vision 2050, capable de fédérer ces ambitions autour d’une trajectoire nationale cohérente, mesurable, enrichissante, équitable, consacrée dans les lois du pays et poursuivie dans la durée. 

D’autres solutions existent, je suis preneur. 

Hugues Bonshe Makalebo



Commentaires

  1. Très cohérante et claire reflexion

    RépondreSupprimer
  2. Effectivement Hugues, les congolais devons intérioriser la notion de la valeur ajoutée sur tout ce que nous produisons en interne avant de penser à l’exportation.

    Aussi, nous devons revoir notre système éducationnel pour l’adapter aux besoins réels de notre pays. Comment pouvez-vous comprendre que dans un pays comme celui-ci on puisse avoir plus des juristes que d’ingénieurs ? Ou plus des politologues que des agronomes ?
    Le prof Émile BONGELI en a même fait l’illustration dans son ouvrage « la fabrique des cerveaux inutiles »

    RépondreSupprimer
  3. Très belle réflexion, qui pose une vraie question : après 66 ans d’indépendance, comment faire en sorte que la richesse créée en RDC profite davantage à l’économie congolaise et aux Congolais ?

    À mon sens, il manque peut-être un élément essentiel dans cette équation : le capital.

    Nous pouvons avoir l’énergie, les routes, les terres, les minerais et les compétences. Mais si nous ne sommes pas capables de financer nos entreprises, nos infrastructures et surtout la transformation locale de nos ressources, nous resterons encore longtemps dans un modèle où nous exportons la valeur et importons une grande partie de la richesse créée ailleurs.

    Le vrai changement serait donc de voir émerger des entrepreneurs et des entreprises congolaises capables de prendre des risques, d’investir sur le long terme et de devenir eux-mêmes des acteurs importants des chaînes de valeur.

    Et cela suppose aussi un système financier capable d’accompagner cette ambition : davantage de financement long terme, du capital patient, une meilleure mobilisation de l’épargne locale et des mécanismes permettant de partager les risques.

    Au fond, notre souveraineté économique ne consistera pas simplement à posséder les ressources de notre sous-sol. Elle consistera à posséder une part croissante de la valeur que ces ressources permettent de créer.

    C’est peut-être là que se trouve le véritable défi générationnel : passer progressivement d’une RDC riche en ressources à une RDC riche en entreprises, en capital et en valeur créée localement.

    RépondreSupprimer
  4. Très bonne analyse et surtout excellente réflexion à diffuser au maximum à une large audience pour avoir l’impact souhaité.

    RépondreSupprimer
  5. Excellente réflexion...

    RépondreSupprimer
  6. Sujet très intéressant et analyse pertinente que je te remercie de partager avec nous dans l’espoir de réveiller la conscience de plus d’un.
    Je me propose d’ajouter une reflexion sur la mentalité actuelle du congolais qui se transmet de père en fils ainsi que du système de gestion basé sur le fameux que "gagnerai-je?". Ces deux fléaux sont la racine sous-jacente qui étouffe dans l’oeuf tout effort de redressement. Il nous faut les éradiquer afin d’espérer voir les différentes actions portées des fruits.

    RépondreSupprimer
  7. Très bonne analyse

    RépondreSupprimer
  8. Plus que pour le Congo, un guide pour les pays d'Afrique

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Gouvernance : un « Nice to have » ou un « Must to have » pour une organisation ?

Le sourire professionnel: l’art de se cacher derrière la bienveillance pour nuire.